Un calligraphe d'aujourd'hui

ou la danse des mots

Par HASSAN MASSOUDY

Article paru dans LE COURRIER de l'UNESCO
Décembre 1990

 

Au fil des siècles, de ses rencontres successives avec de nombreuses cultures, la calligraphie arabo-musulmane a gagné en nuances et en beauté. La courbe a fini par triompher. Malgré la géométrie toujours sous-jacente, la chair de la lettre s'est tendue, arquée ou arrondie. Le trait s'est démultiplié. Sur les murs des monuments, certaines lettres suggèrent, de véritables jardins de signes, jouissance du regard qui se promène entre les pleins et les déliés... D'autres lettres se parent de motifs qui contrebalancent le vide de la surface. Si la géométrie des lignes pèche par excès de sécheresse, les couleurs viennent au secours de la forme absente, comme le font le bleu chaud ou le turquoise de ces anciennes céramiques, qui nous émerveillent encore. La recherche de la beauté se concentre sur la lettre, puisque l'image est écartée. Sur le bois, le cuir, l'os, puis sur le parchemin, la pierre, la brique vernissée, ou d'autres supports encore, des générations de calligraphes ont ainsi approfondi le canon de leur art et transmis oralement leur savoir à une chaîne de disciples respectueux de la tradition.

Qu'en est-il aujourd'hui ? La beauté n'est nullement une valeur fixe, immuable. De même que l'espace et le temps ont changé vertigineusement (un abîme sépare le monde des anciennes cités et des caravanes, de notre ère d'intercommunication planétaire et de conquête spatiale), l'espace créateur s'est élargi. L'image est revenue au pays des signes. Mais dans un foisonnement, une anarchie qu'il faut maîtriser, tout comme il faut dominer l'emploi des nouvelles couleurs synthétiques.

Comment, dans ces conditions, un calligraphe contemporain peut-il s'exprimer, sans manquer à la vérité intime qui l'éclaire, à l'expérience profonde qui l'anime, et sans perdre la mémoire de l'héritage traditionnel qu'il a reçu ? Comment peut-il renouveler son art sans le trahir un instant ?

Par une double exigence, il me semble, qui porte, l'une sur le contenu même des phrases qu'il va vouloir transcrire, l'autre sur le choix de ses instruments de travail. Fond et forme sont indissociables.

Traditionnellement, le calligraphe écrit avec un calame, roseau taillé dont l'épaisseur ne dépasse pas celle d'un doigt. Pour réaliser de grandes calligraphies, destinées, par exemple, à orner un tableau ou un mur, il doit d'abord dessiner les contours des lettres, puis, au pinceau, les remplir de couleur. Or, en se servant d'instruments plus larges, seuls ou combinés avec le calame, il sera à même d'insuffler une vie nouvelle à la lettre.

Personnellement, je fabrique ces divers instruments en bois, en carton ou en d'autres matériaux, j'utilise également des brosses. Sans cesser d'être reconnaissables, les signes que je trace ainsi changent fondamentalement d'aspect. Comme dit un calligraphe chinois " Quand l'idée est au bout du pinceau, inutile d'aller au bout de l'idée. "

Dans cet art régi par des lois strictes, le calligraphe n'avait, dans les siècles passés, ni la liberté ni la capacité technique de prolonger ou d'écourter le temps qu'il mettait à tracer une ligne sur l'espace de sa feuille blanche. Aujourd'hui mon trait, sur le papier, court dix fois plus vite qu'avant. La main peut s'élancer à la vitesse de l'éclair, créant d'un même geste, le tracé des mots et la forme de la composition. Ce n'est pas seulement la main, c'est tout le corps qui s'exprime alors, dans l'acte d'écrire, et libère un savoir antérieur longtemps accumulé. Réaliser une composition rapide demande une totale maîtrise du geste et du souffle.

Je prépare mes couleurs le jour même, juste avant de commencer. Pigments colorés et liant sont mélangés de façon plus ou moins dense. Elégante, d'une coulée parfaite, la couleur doit en effet habiller le geste de lumière : translucide, elle reflète un monde lisse et sensuel qui apporte calme et sérénité. Pour parvenir à cette maîtrise, il faut apprivoiser la matière dont est faite la couleur. Chaque fois que le rapport entre la forme et la couleur est harmonieux, la calligraphie devient une joie pour l'œil. Quant à la composition, elle n'est que le miroir de mes sentiments à l'instant même où j'exécute la calligraphie. La forme, ouverte ou refermée sur elle-même, est toujours liée à une expérience, elle traduit 1'intensité du vécu.

La beauté ? Elle peut naître, je crois, de cette adéquation entre ce que je calligraphie et ce que je suis. A l'intérieur de la composition vibre un monde autonome, un champ d'énergie soumis au rythme que j'imprime aux mouvements des lettres. Parfois les traits montent et s'envolent, à d'autres moments, ils se calment, et se stabilisent.

Si la forme est juste, si les traits avancent, confiants, sûrs d'eux-mêmes, alors celui qui les trace connaît un état de bonheur. La calligraphie devient la parole du corps, qui explique l'inexplicable, jaillissant du plus profond de soi, réminiscences de l'enfance ou impressions récentes qui nous ont touchés. Toutes ces images qui ne vivaient qu'en rêve, graines rêvant l'arbre, se déploient maintenant comme un feuillage. Ce sont autant d'étincelles de vie qu'il convient de guider, d'orienter, à l'image de la sève qui monte de branche en branche. C'est la vitalité bondissante d'un groupe de danseurs sous la direction du chorégraphe. J'aimerais être le chorégraphe de mes lettres, les faire danser sur la page blanche. Je traduis mes émotions en gestes, et ma rêverie, soudain, devient visible. Mais quel chemin, d'abord, à parcourir, quelle concentration il a fallu pour imprimer cet élan...

J'allonge certaines lettres, j'en raccourcis d'autres, j'arrondis les hampes, j'aplatis les courbes. Quand mes lettres s'envolent, je vole avec elles, je me pose si elles se posent. Parfois des naissances inattendues m'aident à mieux percer certaines de mes intuitions. La beauté, en calligraphie, n'est pas toujours forcément triomphante ou voluptueuse, elle peut aussi témoigner d'un conflit, d'un drame. Pour rétablir l'équilibre, il est d'autant plus impératif que le geste soit juste. Dans les moments fertiles, tout brille, tout devient calligraphie : la nature, les êtres humains, l'univers industriel lui-même.

La forme tire son plein d'énergie de la place qui lui est impartie dans l'espace. Les mots, en arabe, s'écrivent horizontalement. Je les rends verticaux et, au sommet de la construction obtenue, je rapproche les lettres pour accentuer le caractère monumental de l'ensemble.

Le calligraphe ancien n'a voulu montrer dans ses lettres que le sublime, en évitant d'exprimer le moindre conflit intérieur. Aujourd'hui je peux tout dire, mais avec une liberté mûrie. L'apprentissage est long, mais la calligraphie finit toujours par récompenser celui qui l'aime avec patience.

Quand elle se donne, le calligraphe éprouve une ivresse comparable à celle des danseurs qui tournent et tournent jusqu'à l'anéantissement. Toutes les tempêtes agitant son cœur se changent en gestes simples et purs. Plus vaste que la langue dans lequel il est écrit, son langage ressemble à ces sculptures qui se détachent sur le ciel du désert et entraînent le regard au-delà de tout obstacle, à l'infini…

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